canción de cuna

Canción de cuna para una mosca doméstica

Jean -Luc-Bretón, Europe Plurilingue, Paris, 1998

A mi-chemin de la science-fiction et du conté, le recueil de nouvelles de Norberto Luis Romero constitue une lecture pleine de fantaisie et de charme.

La langue de l’auteur est simple, ronde, sonore, presque quotidienne, dépourvue presqu’ entièrement d’étrangeté ou d’exotisme. Les narrateurs de Romero, jamais identifiés, semblent interchangeables, des hommes, célibataires ou domines par des épouses castratrices ou dévoreuses, qui, tous, essaient d’être adultes, de faire face aux situations étranges qu’ils rencontrent, et n’y parviennent jamais très bien. L’un se laisse aller au gré de sa fantaisie á faire revivre la première propriétaire d’un très vieux flacon de faïence, á la conquête de laquelle il sacrifie l’équilibre de son univers bien réglé. Un autre habite peu á peu le corps d’un mille-pattes que son épouse écrase á la dernière ligne de la nouvelle. Un troisième, le narrateur de la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, pour sortir sa femme de sa dépression, fait composer á grand frais une Berceuse pour Mouche Domestique, qui n’a d’autre fonction que d’accompagner la mort de l’animal, et sans doute celle de l’amour.

La logique des personnages de Romero se fonde sur des prémisses fausses, puisqu’il faut nommer ainsi celles qui ne sont pas les nôtres, mais est absolument inattaquable sur le plan du raisonnement. On ne compose pas de berceuses pour les mouches (qui sont sourdes), comme plusieurs compositeurs le rappellent au narrateur, mais, si cela pouvait se faire, on ne s’y prendrait pas autrement que dans la nouvelle. Les Néreïdes sont des créatures mythologiques, mais, si elles existaient, elles ne pourraient agir différemment de celles qui, dans la nouvelle Nereidas, conquièrent la terre île par île au gré de leurs charmeuses incursions. Dans ce recueil, on est toujours au carrefour maléfique de la paranoïa, du délire et de l’angoisse, “de l’autre cote du miroir”. Et l’on n’est sur de rien, et surtout pas de notre langage, comme le démontre la première nouvelle du recueil, Grafilos, sur les petites bêtes invisibles qui recomposent les caractères sur les pages de nos livres lorsqu’ils sont fermés, et dévorent les lettres jusqu’au coeur du récit que nous lisons.

Romero nous demande, dans chacune de ses nouvelles, de passer de l’autre cote, d’accepter d’entrer dans une autre logique et une autre lecture. C’est le propos de la science-fiction, mais aussi celui de la fiction tout court. Bien au-delà de Lewis Caroll et de son accouplement d’un conteur adulte et d’une enfant, il faut remonter á la mythologie classique pour saisir le jeu de miroirs que Romero nous tend. Notre mode de pensée a substitué des théories rigoureuses aux légendes qui, pour les Grecs et les Romains, expliquaient efficacement l’univers. Romero nous oblige á voyager d’un mode de pensée á l’autre, en fonction du point de vue qu’il choisit, á l’image superbe de sa vision de Samarcanda dans la nouvelle centrale du recueil (sans rapport aucun avec une ville réelle qui pourrait porter le même nom):

“Samarcanda no es solo una cuidad: son dos. Una de ellas, evidente a los ojos. La otra, oculta y secreta, de la cual únicamente yo soy capaz de escuchar sus mínimos rumores soterrados y adivinar sus calles empedradas y sus palacios fastuosos.”

Et l’envers de la réalité, l’envers du monde, comme chez Kafka, Lewis Carroll ou Bradbury, ne nous renvoie qu’à l’angoisse d’une mort jamais domptée, celle du mille-pattes ou de la mouche, celle des humains envoûtés par les filles de Nérée, ou celle du langage, évoquée avec forcé dans la nouvelle  Aviones  ou les passages répétés d’avions invisibles sur la ville ont pour étrange effet la perversion absolue du discours, jusqu’à l’absurde du chaos.